N’ayons pas honte de notre Histoire

Nous voici donc dans un nouvel épisode de la série “Les épurateurs de la mémoire” où les anges purificateurs de tous les pays s’unissent en une même furie pénitentielle. 

Armés de gomme et de marteau-piqueur, les voici prêts à s’attaquer aux statues de personnages historiques. Christophe Colomb décapité à Boston. Leopold II vandalisé à Anvers. Le Roi Baudouin ensanglanté à Bruxelles. Churchill tagué à Londres.  Le pire, ce sont les institutions, académiques ou culturelles qui renoncent à défendre un patrimoine face à l’agressivité militante des censeurs, comme HBO qui retire de son catalogue le film « Autant en emporte le vent »  réalisé en 1939.

Les Français ont un rapport passionnel à l’histoire. Mais certains cèdent à la facilité du biais rétrospectif qui conduit à réécrire les événements, les discours, les figures nationales à la lumière des critères du jour. Parmi eux, des militants, enfermés dans leurs griefs et une vision simplificatrice du passé, imaginent, au nom des victimes ou des laissés pour compte, déboulonner des figures de l’histoire de France. Colbert à l’Assemblée, Ferry aux Tuileries ou encore Napoléon à la Place Vendôme devraient être mis à bas. Certains politiques, pour sortir de l’oubli ou engranger des “like” à peu de frais, renoncent au droit de défendre l’histoire nationale dont ils sont pourtant responsables pour soutenir les démantèlements pénitentiels. Vont-ils bientôt réclamer de débaptiser les écoles et les rues, brûler les livres de Victor Hugo ou… passer De Gaulle lui aussi “Au fil de l’épée” ?

Il existe pourtant un remède contre les bouffées de fanatisme. Car il s’agit bien de fanatisme dans ce crépuscule souhaité des idoles. Le fanatisme, cet “enfant dénaturé de la religion” (Voltaire) dont le zèle vengeur atteste d’une étroitesse de pensée et d’une paresse d’analyse des sociétés dans leur évolution.

Plutôt que de dégommer les figures de notre histoire dont des positions peuvent nous heurter aujourd’hui, plutôt que d’effacer les pans jugés obscurs de notre histoire, regardons-les en face dans toute leur complexité. Les grands hommes n’ont besoin ni de démystificateurs professionnels ni d’idolâtres sans esprit critique mais d’esprits critiques capables de comprendre l’ensemble de leurs engagements et de leurs réalisations. Si Colbert élabore le Code noir, c’est à lui que nous devons le développement du commerce et de l’industrie en France. Si Napoléon Bonaparte rétablit l’esclavage dans les territoires restitués à la suite du traité d’Amiens, c’est à lui que nous devons le baccalauréat, l’Université ou encore le Code civil. Si Jules Ferry était partisan de l’expansion coloniale, c’est à lui que nous devons l’école publique laïque, gratuite et obligatoire.

Défaire les personnages nés en 1619, 1769 ou 1832 avec la gomme des réseaux sociaux et le marteau-piqueur du réductionnisme fanatique, ne nous permettra pas de faire société ensemble aujourd’hui ni de répondre aux défis de la diversité et de la lutte contre toutes les inégalités. Renoncer à voir les multiples facettes de notre histoire, les lumineuses et les opaques, c’est renoncer à comprendre le présent et à agir dans l’intérêt de tous ceux qui font la nation.  C’est insulter l’intelligence de chacun d’entre nous, nous français parfaitement capables de remettre les personnages de notre histoire collective dans le contexte de leur époque, d’admirer leurs apports tout en reconnaissants leurs limites. Sans tabou. Sans idéologie. Sans arrière-pensée militante.

Je ne doute pas de l’émotion légitime de nombre de manifestants, qui défilent dans le monde entier contre le racisme. Mais je ne doute pas non plus que des militants de la « mouvance décoloniale et indigéniste » tentent de surfer sur cette émotion pour pousser leur agenda politique.

À ceux qui tentent d’importer les tensions communautaires américaines, nous devons faire valoir notre attachement à notre universalisme républicain. À ceux qui remettent sur le piédestal des statues déboulonnés les totems relookés de l’ethnie, de la religion ou du genre nous devons affirmer notre choix d’une une société sans idoles, construire une société de semblables, “d’individus certes différents mais dont l’égalité de dignité doit orienter toute politique de justice sociale” (Léon Bourgeois).   Il nous faut pour cela retrouver confiance en nous, et un possible destin commun. James Baldwin, écrivain noir-américain qui avait choisi de vivre en France, parlant du refus des américains blancs d’intégrer l’apport des afro-américains à l’histoire nationale faisait ce constat d’actualité: “Une personne qui n’a pas confiance en soi ne dispose plus d’aucun critère de la réalité, car ce critère ne peut être trouvé qu’en soi-même. Une telle personne interpose entre elle et la réalité rien moins qu’un labyrinthe de faux-semblants.”.

Renonçons donc à déboulonner les statues du passé et sortons du labyrinthe des faux semblants. Soyons présents dans l’histoire qui est la nôtre pour répondre aux enjeux des temps à venir.