Betteraves: accélérer la recherche, sécuriser les plantations tout en limitant l’impact sur les pollinisateurs

Cette semaine, l’Assemblée nationale examine le projet de loi relatif aux conditions de mise sur le marché de certains produits phytopharmaceutiques en cas de danger sanitaire pour les betteraves sucrières.

J’ai pris le temps d’aller à la rencontre des agriculteurs concernés par ce sujet, dans certains des 600 champs de betteraves de notre département. Voici ce que je retiens de mes échanges avec eux.

Quelle est la situation actuelle?

Depuis le 1er septembre 2018, à la suite de la loi biodiversité du 8 août 2016, l’utilisation des produits contenant des néonicotinoïdes et des semences traitées est interdite en France. Toutefois, des dérogations à cette interdiction pouvaient être accordées jusqu’au 1er juillet 2020. Mais depuis cette date, il n’est plus possible d’utiliser de tels produits et des semences traitées avec ces produits.

Rappelons tout de même l’efficacité de cette loi : À ce jour, en France, plus de 90 % des néonicotinoïdes interdits en 2016 le sont effectivement, l’objectif étant de parvenir le plus rapidement possible à 100.

Quelle est la situation de la filière betteravière ?

En raison de l’hiver le plus doux jamais enregistré en France, et d’un printemps chaud (le 2eme le plus chaud depuis 1900), la Maladie dite de la jaunisse de la betterave a été cette année particulièrement virulente. Des virus, colportés par les pucerons, modifient le métabolisme de la plante, stoppent la photosynthèse et détruisent la chlorophylle, ce qui explique le jaunissement des feuilles. La plante n’est plus exploitable par les sucreries pour en faire du sucre, du bioéthanol ou du gel hydroalcoolique.

Cette maladie, qui s’est massivement étendue du sud au nord, entraîne des baisses importantes de rendement.

Les baisses de rendement dépassent ainsi 30% en Île-de-France et en Centre-Val de Loire, certaines exploitations faisant même face à des pertes pouvant atteindre 40% à 50%.

Que peut-on faire, immédiatement, pour lutter contre cette maladie ?

Il n’existe aujourd’hui aucune alternative, disponible immédiatement et pour tous les betteraviers, aux néonicotinoïdes. Le Teppeki et le Movento peuvent avoir une efficacité relative, mais avec une durée d’action limitée dans le temps. L’Okapi n’a pas d’efficacité sur les pucerons et détruit les insectes auxiliaires (ce qui n’est pas souhaitable pour la biodiversité).

Les néonicotinoïdes incorporés à la semence permettent de s’affranchir de tout traitement aérien complémentaire pour lutter contre les pucerons. L’interdiction des néonicotinoïdes a d’ailleurs malheureusement conduit à une hausse des traitements aériens dans les champs de betteraves (2,6 traitements aériens en 2020 contre 1,6 traitements aériens en 2019).

Certains affirment qu’il suffirait de compenser financièrement la perte des betteraviers. Mais les règles européennes interdisent aux Etats membres de délivrer une aide couvrant 100 % des pertes subies par un type de culture, le seuil étant de 65%. Un agriculteur ne prendra donc pas le risque de devoir absorber une perte éventuelle de 35 %. Quand bien même la compensation serait supérieure, ce n’est même pas dans la nature de l’agriculture que de se croiser les bras à ne rien faire.

Le BIO est-il également concerné ?

Oui. Les betteraviers en BIO sont également concernés par la maladie, avec des taux de perte assez variables d’une exploitation à l’autre.

Si certaines exploitations “limitent la casse” (comme la Ferme au Colombier à Néron), d’autres en souffrent autant que les exploitations conventionnelles (comme les champs de Dominique Poyau dans l’Essonne).

Il faut également avoir en tête que seules 0,5% des surfaces sont en BIO. Même si le BIO était une solution certaine à la maladie de la jaunisse (ce n’est pas le cas), sa part dans la production des sucreries est très faible: le BIO ne suffirait pas à les maintenir à flot.

Rappelons que si les sucreries ferment, les betteraviers BIO ne pourront pas écouler non plus leur production (et devront également cesser de planter). Opposer les filières comme on le fait aujourd’hui est une grave erreur : le bio s’en sort si le conventionnel s’en sort, comme le rappelle cet article.

Que contient le projet de loi annoncé par le gouvernement?

Le projet de loi propose une dérogation ciblée à l’utilisation de néonicotinoïdes pour une durée limitée et dans des conditions strictement encadrées.

Outre ce projet de loi, le gouvernement a annoncé un plan de soutien à la filière:

  • Intensification de la recherche d’alternatives avec un investissement supplémentaire de 5 millions d’euros ;
  • Indemnisation des producteurs en cas de pertes importantes ;
  • Nomination d’un délégué interministériel, Henri Havard, pour coordonner la mise en oeuvre du plan d’action ;
  • Mise en place d’un plan de protection des pollinisateurs.

Que se passe-t-il si le législateur n’accorde pas cette dérogation?

Si cette dérogation n’est pas accordée, il n’y aura demain plus de filière betteravière en France. Les agriculteurs ne planteront pas de betteraves l’année prochaine (à quoi bon, puisqu’ils n’ont aucun moyen technique immédiatement disponible pour éviter la destruction de leurs champs par les pucerons). Par la suite, les sucreries fermeront toutes (puisqu’elles n’ont plus de matière première agricole à transformer) – nous avons déjà eu l’exemple de Toury dans notre département. Enfin, nous serons dans l’obligation d’importer le sucre, l’alcool, le bioéthanol (…) consommés par les Français.

Certains s’étonneront alors que nous perdons notre souveraineté agricole, que nous importons beaucoup trop de produits cultivés à des milliers de kilomètres, et que l’Amazonie est toujours plus déforestée chaque année pour produire des matières agricoles que nous ne cultivons plus en France.

Ce n’est pas ma conception de l’écologie. Ce n’est pas ainsi que l’on baissera les émissions de CO2 pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique.

Quel sera l’impact pour les abeilles ?

La protection des abeilles et des pollinisateurs est un combat important pour notre biodiversité, auquel je souscris pleinement. Mais les betteraves sont récoltées avant leur floraison (je vous invite à tenter de trouver du « miel de betterave » sur le marché de Chartres ou ailleurs : vous n’en trouverez pas). De plus, la dérogation dont il est question ne permet pas l’épandage de néonicotinoïdes (il ne s’agit ici que de l’enrobage de semences). Elle prévoit également l’interdiction de planter des cultures attractives de pollinisateurs suivant celles de betteraves, afin de ne pas exposer les insectes pollinisateurs aux résidus éventuels de produits l’année suivante. Cette dérogation s’accompagnera également d’un plan de protection des pollinisateurs, visant à renforcer leur protection pendant les périodes de floraison et à mieux prendre en compte les enjeux associés aux pollinisateurs au moment de la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques.

Quels sont les exigences posées par les députés dans ce projet de loi ?

Nous avons voulu réduire explicitement le champ d’application de ce projet de loi à la seule filière de la betterave sucrière, en le précisant à la fois dans le titre et dans le texte. Aucune autre filière ne sera donc concernée.

Nous nous sommes mobilisés pour que soit créer un conseil de surveillance chargé du suivi et du contrôle de la recherche et de la mise en œuvre d’alternatives aux produits phytopharmaceutiques contenant une ou des substances actives de la famille des néonicotinoïdes. II se réunira tous les trimestres, permettra à l’ensemble des acteurs concernés par cette problématique de s’assurer que les engagements de la filière soient suivis d’effets : parlementaires, experts scientifiques, représentants du Gouvernement, de la filière betteravière, associations environnementales.

Un plan de protection des pollinisateurs devra être élaboré par le Gouvernement d’ici à la fin de l’année, afin de renforcer leur protection pendant les périodes de floraison et de mieux prendre en compte les enjeux associés au moment de la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques.

Quelles sont les engagements de la filière ?

Un plan de transition a été annoncé par l’Association interprofessionnelle de la betterave et du sucre (AIBS).

Ce « plan de prévention » comporte une série d’engagements qui doivent permettre « d’accélérer la transition » et de « protéger les pollinisateurs. Les professionnels s’engagent notamment sur « la réduction de 25 % de l’utilisation des néonicotinoïdes en enrobage de semence par rapport à la pratique précédente ».

Où en est la recherche pour trouver une alternative aux néonicotinoïdes pour les betteraves ?

Les betteraviers, leur institut technique et les chercheurs multiplient leurs efforts pour trouver une alternative efficace. Quatre variétés résistantes à la jaunisse ou aux pucerons sont en cours d’évaluation (leur mise sur le marché ne se fait pas en un jour, elle prend du temps). Les chercheurs évaluent également l’efficacité de graminées produisant des champignons permettant d’éviter les pucerons. Ils essayent aussi l’utilisation de plantes répulsives ou favorisant les auxiliaires naturels pour lutter contre les pucerons. La recherche avance. Les agriculteurs font tout leur possible pour faire aboutir ces solutions, mais ce n’est pas en faisant de l’incantation ou en décrétant une interdiction que la recherche avancera plus vite.

Comme vous le voyez, la question des produits phytosanitaires en général (et de l’utilisation des néonicotinoïdes en enrobage de semences chez les betteraviers en particulier) appelle un sérieux travail d’analyse. Les réponses simplistes, les slogans marketing, les dogmes idéologiques ne sont d’aucune utilité pour y répondre. Aucune.

La transition écologique est un enjeu bien trop important pour être laissé à quelques idéologues. Seule une démarche minutieuse et rationnelle, fondée sur la science et la recherche, menée avec tous les acteurs de notre territoire, permettra d’apporter des solutions efficaces pour la préservation de notre planète et de notre biodiversité.

C’est ce chemin que je suivrai, avec toutes celles et tous ceux qui agissent quotidiennement, sur le terrain, pour une transition écologique concrète et réussie.