Traçage numérique des malades: j’ai quelques doutes

L’idée de développer une application pour limiter la diffusion du COVID-19 en identifiant des chaînes de transmission fait l’objet d’un débat. Si je comprends la nécessité d’étudier toutes les pistes dans cette guerre mondiale contre le virus, je dois avouer mes doutes sur l’opportunité d’une telle application pilotée par l’Etat.

D’une part, un doute sur l’efficacité de ces méthodes. Les quantités de tests sont aujourd’hui très limitées et la fiabilité de certains d’entre eux pose question (https://bit.ly/2RjoTYQ). Le taux d’équipement en smartphone est loin d’être complet (seuls 62% des 60-69 ans et 44% des plus de 70 ans sont équipés, https://bit.ly/2JMIV9Y) et dans le cadre de la législation actuelle, de telles applications ne pourraient être utilisées que sur une base volontaire. L’usage de certaines technologies évoquées, notamment Bluetooth, n’est pas totalement au point (https://bit.ly/2JQaD60 et https://bit.ly/2RlXQfF). En ce sens, je salue la prudence d’Olivier Véran et Cédric O, qui indiquent dans une interview au « Monde » de ce jour (https://bit.ly/2yKzA0n) qu’il faut se garder du « fantasme de l’application magique qui permettrait de tout résoudre, car il y a une incertitude technologique, et ce n’est qu’une brique optionnelle dans une stratégie globale de déconfinement ».

D’autre part, un doute sur le principe même du traçage numérique des malades dans le cadre de la crise actuelle. Certes, je comprends la volonté du gouvernement d’anticiper et de n’exclure aucune piste (certains lui reprocheraient d’ailleurs de ne pas faire ce travail d’étude de toutes les options) et je salue les garde-fous évoqués (un outil associant la CNIL, compatible avec le droit actuel, installé volontairement, qui pourrait être désinstallé à tout moment, avec des données anonymes un code informatique auditable). En même temps, je garderai toujours chevillé au corps mon attachement au libéralisme, qu’il soit économique ou politique: je ne céderai jamais à la tentation de croire que les régimes autoritaires sont mieux armés que les démocraties libérales pour répondre à la crise. Je remarque d’ailleurs que certains pays, comme Singapour, érigé en modèle par certains, repasse aujourd’hui au confinement global de sa population (https://bit.ly/2JQNkc1).

Enfin, un doute sur le traçage numérique au-delà de la crise actuelle. Certes, le gouvernement rassure sur sa démarche : un tel outil de traçage numérique n’aurait pas vocation à aller au-delà de la crise sanitaire. J’ai totalement confiance dans sa parole et je ne doute pas un seul instant de cet engagement. En même temps, je ne peux m’empêcher de craindre que certains responsables politiques, intellectuels, journalistes, ou citoyens souhaitent pousser le recours au traçage numérique par l’Etat pour d’autres usages futurs. La France compte plus de 600.000 décès chaque année. Les causes sont multiples (appareil circulatoire, tumeurs et cancers, grippe saisonnière, accidents de la route, accidents domestiques…). Parfois, ces causes sont « évitables ». Des applications mobiles existent déjà aujourd’hui, avec des technologies de localisation ou de traçage numérique, pour contribuer à une meilleure prévention de certains risques: mieux manger, mieux faire de l’activité physique, mieux prendre soin de sa santé (…). Qu’elles soient utilisées librement par les citoyens, sur une base volontaire, ne me pose pas de problème éthique. Que l’Etat les développe lui-même et les utilise dans ses futures politiques publiques pourrait m’en poser un. N’ouvrons pas la boite de pandore.

Pour conclure, je comprends que le gouvernement puisse étudier aujourd’hui toutes les hypothèses de travail suggérées par les experts techniques et médicaux (l’inverse lui serait reproché). Je suis également rassuré par les propos d’Olivier Véran et Cédric O dans le « Monde » de ce jour, aussi bien sur leur prudence que sur leur attachement profond aux libertés individuelles, dont je ne doute pas un instant. Charge à nous, parlementaires et citoyens, de veiller à ce que les choix politiques de demain soient toujours guidés par l’efficacité réelle, mais aussi l’unité nationale autour de la première valeur de notre devise: la liberté.